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Wolfram sentit la chance tourner quand son cheval, trébuchant contre une pierre ou à cause d'un trou dans le sol de la clairière, l'envoya à terre et s'effondra lui-même sur le chemin. Le
guerrier en fut à demi assommé. Même quand il parvint à se relever, la douleur était telle qu'il ne put marcher que clopin clopant vers sa monture qui hennissait à fendre l'âme.
Il constata d'emblée qu'il n'y avait plus rien à faire pour le cheval. Sa patte était cassée. Il fallait prendre une triste décision. Wolfram tira son poignard et, murmurant à l'oreille de
l'animal pour le calmer et rendre sa mort plus douce, il l'égorgea miséricordieusement. Le barbare se força à assister à la courte agonie de sa monture, malgré la peine qu'il en ressentait. Après
tout, la jument l'avait porté et servit comme une amie fidèle.
Le soir tombait sur le bois.Wolfram ramassa sa besace et se mit en route. Les ombres, peu à peu, s'allongeaient. Il aurait voulu atteindre le village dont les fermiers qu'il avait croisé lui
avait indiqués la proximité, tout en le mettant en garde contre les dangers de la forêt.
Wolfram constata en maugréant que la nuit viendrait avant qu'il n'atteigne le village. Le bruissement d'un ruisseau lui parvenait distinctement, aussi décida-t-il de faire halte. Il ramassa du
bois sec et s'installa près de l'eau, sous un vieil arbre moussu, d'une mousse d'un vert sombre et gras qui recouvrait aussi les pierres alentour.
Wolfram fit du feu, s'assit contre le tronc et mangea un peu de pain rassis accompagné de viande fumée. Il aurait pu se régaler de la chair fraiche de sa monture, mais le coeur n'y était pas. Le
guerrier, fatigué et courbattu, se laissa charmer par l'éternel jeu des flammes dans la nuit. Lorsque le sommeil vint, il s'enroula dans une couverture en peau et s'endormit.
Il s'éveilla quelques heures plus tard, émergeant d'une sorte de cauchemar indistinct. Le feu mort avait laissé des cendres froides et ne perçait plus l'obscurité. Immédiatement, Wolfram eut
peur. Il n'était ni craintif ni sujet à des terreurs nocturnes mais ses cheveux se hérissaient sous le coup d'une angoisse qui devenait presque de la panique. Wolfram tendit l'oreille. Le filet
bruissant du ruisseau était la seule chose qu'il pouvait entendre. Pourtant, il en était certain, quelqu'un était là.
Wolfram tira son épée du fourreau pour se rassurer. Sous la lune claire apparaissaient les silhouettes des arbres. Le guerrier se mit debout. Il n'y avait toujours aucun bruit, aucun son suspect,
mais le sentiment d'une présence ne le quittait pas. Peut-être était-ce un renard, ou un loup. Un sanglier eut été moins discret. Wolfram fut parcouru par un frisson. Il croyait sentir quelqu'un
derrière lui ; se retournant, il ne vit que le tronc de l'arbre qui lui avait servi d'appui-tête.
Personne ne répondit. Alors Wolfram, ramassant son sac, regagna le chemin pour s'éloigner et pour combattre la terreur par une activité quelconque. Mais l'angoisse ne passait pas. Souvent, le
guerrier se retournait, croyant sentir quelqu'un dans son dos. Après quelques minutes de marche, Wolfram se rendit compte que les seuls sons qui lui parvenaient étaient ceux des branches ou des
feuilles qu'il écrasait sous son pas. Le silence, hormis cela, était total. Wolfram avait peur.
Le guerrier finit par atteindre une clairière. Il n'y pénétra pas et se contenta de rester à la lisière des arbres pour l'observer. Le clair de lune rendait très nette la forme d'un monticule qui
pouvait être un tumulus.Il n'y avait aucun signe de vie. Malgré ou peut-être en raison de cela, la respiration de Wolfram s'accéléra. Il se demandait s'il traverserait la clairière ou s'il se
contenterait de la contourner quand apparut, venant de derrière le tumulus, la silhouette d'un homme.
Ce devait être un homme grand et massif, à en juger par ses proportions. Il s'assit au sommet du tumulus et prit son visage entre ses mains. La peur de Wolfram redoubla, et il entreprit de longer
la clairière pour éviter d'être vu. Malheureusement, à peine eut-il fait quelques pas que l'homme se releva et se dirigea droit vers lui. Le guerrier décida alors de l'attendre sur place.
-
Qui va là! Cria Wolfram quand l'homme fut à une vingtaine de pas.
-
Gainas, mon nom est Gainas. Drôle d'idée que de traîner dans la forêt à cette heure.
-
Je pourrais vous retourner le compliment.
Gainas haussa les épaules.
Wolfram se sentit un peu rassuré. Il avait du mal à distinguer les traits de son interlocuteur mais, pour ce qu'il pouvait en constater, ce dernier était bouffi et sombre de peau.
-
Si vous connaissez si bien cette forêt, pourriez-vous m'aider à en sortir?
-
Peut-être. Mais j'aurais moi aussi besoin d'un coup de main. C'est très simple. Il vous suffit de m'accompagner.
Sans attendre de réponse, Gainas s'en alla vers le tumulus. Plus intrigué qu'effrayé, Wolfram le suivit. Les deux hommes montèrent sur le tombeau de terre et là, Gainas ramassa une sorte de pelle
en bois qui traînait.
-
Il faut que nous creusions.
-
Violer une sépulture? Mais pourquoi? Et il n'y a qu'une pelle pour deux!
-
Voulez-vous sortir vivant de cette forêt? Dans ce cas, je vous conseille de me venir en aide. Il y a quelque chose de dangereux par ici, je veux dire de dangereux pour un homme seul.
Wolfram prit la pelle des mains de Gainas et entreprit de creuser. Le tumulus, par chance, était bas. Après une heure de labeur, durant laquelle il sentit ses frayeurs s'évanouir, il atteignit la
chambre funéraire. Celle-ci était vide.
A cette vue, Wolfram sursauta. Il se tourna vers Gainas.
-
Creusez!
-
D'abord, j'aimerais savoir à quoi rime tout cela.
-
Creusez!, dit Gainas presque en hurlant. Il faut dégager toute la chambre funéraire et vous coucher à ma place!
Wolfram frissonna, et soudain la terreur à nouveau l'envahit. Il savait désormais à qui il avait affaire. Gainas comprit alors que Wolfram avait éventé son stratagème. Ses yeux rougeoyèrent un
instant comme des braises. Le guerrier, horrifié, prit la fuite en direction du chemin.
Dans sa course, Wolfram entendait les lourdes enjambées du mort qui le suivait de toute sa vitesse. Le guerrier plongea dans les sous-bois pour échapper à son poursuivant qui l'appelait sans
cesse.
Wolfram courut jusqu'à ce que les appels se taisent. Le coeur battant à tout rompre, il regarda attentivement autour de lui, tendant l'oreille pour déceler la présence proche du revenant. Le
calme était retombé sur la forêt. Mais le guerrier était perdu, et il devait désormais compter avec un ennemi qui ne deviendrait inoffensif qu'au lever du jour. Wolfram se rendit alors compte
qu'il ignorait combien de temps devait encore s'écouler avant l'aube.
Wolfram décida de se déplacer au hasard dans l'espoir de s'éloigner encore plus de Gainas. Il marcha longtemps et, finalement, le jour pointa sous les frondaisons. Soulagé, Wolfram s'assit sous
un arbre pour se reposer et boire à sa gourde. Dans la lumière du matin, son aventure du soir précédant semblait presque impossible.
Wolfram reprit la route et marcha droit devant lui. Mais, il avait beau faire, il ne retrouvait plus son chemin. Il marcha ainsi sans connaître ni la durée ni la longueur de son trajet. Cela
devenait angoissant. Quand il eut faim, Wolfram fit halte pour manger un bout. Le silence, à nouveau, était total. On aurait du entendre des oiseaux, ou même le mouvementt des branches dans la
brise printannière, et pourtant aucun son ne parvenait à l'oreille de Wolfram. Cela ne le rassurait guère. Au contraire, ce silence avait quelque chose de menaçant, comme si un ennemi proche
s'avançait vers lui pour surgir à l'improviste.
Il y eut un craquement.
Wolfram se leva.
Deuxième craquement, beaucoup plus proche.
Wolfram se mit à trembler. Quelque chose approchait, quelque chose qui l'épiait et le suivait dans l'attente du moment propice. Le guerrier, épée et bouclier au poing, surveillait les alentours
sans voir d'ennemi. Il hurla un cri de guerre pour vaincre sa frayeur, mais le sentiment d'une présence ne l'oppressait pas moins. Une deuxième fois, il hurla. La fin de son cri fut marquée par
un nouveau craquement de brindilles. Affolé, Wolfram courut au hasard.
Quand il eut le souffle court, il s'arrêta pour récupérer. Peut-être avait-il mis un peu de distance entre son poursuivant et lui. Il se remit à la recherche d'un sentier, se retournant sans
cesse pour s'assurer que rien ne viendrait le prendre par derrière.
Vers la fin de la journée, Wolfram atteignit une petite clairière où quelques blocs erratiques formaient une sorte de caverne. Prudement, il s'avança. Il pénétra sous les rochers, ne vit rien. La
grotte était longue d'une dizaine de pas, et totalement vide. Le guerrier ramassa alors une grande quantité de bois mort, qu'il entreposa dans la caverne où il se retira à la nuit tombée.
Quand les ténèbres eurent envahies la forêt, il alluma un feu et attendit. Encore une fois, il le sentit. Il l'observait sans que Wolfram ne puisse le voir, mais
il était bien là. Par instants, il semblait s'approcher de la caverne, mais toujours la lueur du feu le rejetait.
Puis, de toute sa voix:
Au loin, un loup hurla, solitaire. Wolfram, de rage, jeta son épée sur le sol. Il était pris entre l'envie d'éclater en sanglots ou de s'élancer vers les arbres pour combattre enfin son ennemi de
face.
Soudain, des branches craquèrent, et un grognement continu se fit entendre. Wolfram sentit la sueur perler sur son front et sa nuque. Le grognement approchait, approchait encore. Le guerrier
tremblait de peur et d'énervement. Quelque chose déboucha dans la clairière. Wolfram poussa un cri inarticulé.
Le sanglier contourna la caverne et s'enfonça dans la nuit. Ce n'était qu'un vulgaire sanglier. Wolfram tomba à genoux et planta son épée dans le sol. Encore une transe pareille, et il était
mort.
Comme le feu menaçait de s'éteindre, Wolfram y jeta quelques branches mortes et reprit sa veille. Le sanglier était partit, mais lui était là et attendait son heure. Le guerrier
commençait peu à peu à s'habituer à sa présence. Toute la nuit, il veilla, de peur de voir le feu s'éteindre et l'ennemi approcher. Le matin le trouva épuisé, tant physiquement que
moralement. A l'aube, un loup hurla, et ce fut comme le signal de la fin des cauchemars
Wolfram se traîna hors de la caverne et reprit sa route, toujours sans savoir où il allait. Après quelques minutes de marche, il atteignit un cours d'eau large de plusieurs pas. Il décida de le
suivre. Un long moment plus tard, l'échos d'un chant parvint à ses oreilles. Aussitôt, il se mit sur ses gardes. Avançant prudement, il découvrit bientôt sur les berges de la rivière une jeune
femme vêtue d'une robe d'un bleu très foncé, à la chevelure blonde nouée en chignon et au visage elfique. Elle lavait des pièces d'étoffe dans l'eau.
Dès que Wolfram la vit, elle découvrit la présence du guerrier et se tourna vers lui sans la moindre trace de frayeur.
-
Etes-vous du village? Dit Wolfram.
-
Oui, répondit-elle.
-
Pourriez-vous m'en indiquer le chemin?
-
Je vais vous le montrer, suivez-moi.
Wolfram, d'un pas hésitant, se mit à sa suite. Il perdit toute notion de temps et de distance et finalement, dépuisement physique et nerveux, tomba en syncope.
Il se réveilla couché sur une paillasse, recouvert d'une fourrure. A ses côtés, la jeune femme qu'il avait découverte près de la rivière s'activait pour préparer le repas. Wolfram se sentait bien
mieux. Une grande partie de sa fatigue avait disparue, ses muscles le faisaient moins souffrir et son moral, pour la première fois depuis deux jours, était au beau fixe.
-
Je crois que je me suis évanoui, dit Wolfram.
-
Mangez cela, dit la jeune femme.
Wolfram saisit l'écuelle qu'elle lui tendait et entreprit de manger la soupe épaisse qu'elle contenait. Quand il eut terminé, il dit:
Le guerrier se leva sur un coude.
Mathildis semblait ne pas entendre les paroles de Wolfram. Elle retourna à sa marmite, se servit elle-même une écuelle de soupe, s'installa à côté de la couche de Wolfram et mangea. Ses yeux,
remarqua Wolfram, brillaient d'une lueur presque étrange et, plus le temps passait, plus cette lueur augmentait en intensité.
Mathildis délaissa son repas et fixa Wolfram. Sans rien dire, elle se coucha auprès de lui, se lova contre son corps et l'embrassa. Surpris, Wolfram se mit à la carresser.
Lorsqu'ils en eurent fini, Wolfram et Mathildis restèrent un long moment enlacés. Puis Wolfram se rhabilla et sortit de la hutte. Dehors, c'était la forêt, et on ne voyait aucune habitation. Le
guerrier resta interdit, puis rentra dans la hutte afin d'interroger Mathildis. Cette dernière s'était assoupie. Elle dormait nue, la bouche entrouverte, d'un sommeil de plomb. Wolfram décida de
ne pas la déranger et s'assit à ses côtés. La nuit tomba bientôt.
Wolfram ajouta du bois sur le feu et regarda les reflets des flammes sur le visage pur de Mathildis. Lui-même devait lutter contre la fatigue et manqua s'endormir.
Un bruit dehors le réveilla tout à fait.
Il était revenu.
Wolfram prit son épée et se leva. Quelque chose grognait dans la nuit. Cela rôdait autour de la maison, griffait les murs et haletait sans trêve. Mais, cette fois, Wolfram se sentait reprendre
courage. Si cela était dehors et pouvait produire un bruit, c'était la preuve qu'il s'agissait d'un être de chair et de sang, un sang que l'on pouvait répandre.
Wolfram ouvrit la porte d'un violent coup de pied. Il avança prudement dans la nuit qu'éclairait un peu le foyer. Il le vit. C'était un loup, un loup énorme et affamé. Wolfram se mit en
garde. Le loup grogna, et son poil se hérissa. Il avança vers le guerrier. Wolfram se fendit en avant au moment où le loup lui sauta à la gorge.
L'épée faucha la vie du monstre lorsqu'elle transperça son crâne.
Wolfram se vit retirer l'arme du corps du loup. Il se sentait comme émotionellement engourdi, incapable de ne ressentir ni joie ni peur. Wolfram se détourna pour revenir au chevet de Mathildis.
Quand il la vit, toujours allongée sur la paillasse, il comprit d'où était venu le monstre.
Une large blessure au front déformait le visage de Mathildis, qui ne respirait plus. Elle était morte, de toute évidence. Délaissant le cadavre, Wolfram ramassa son équipement, prit des
provisions et sortit dans la nuit. Il n'avait pas l'intention de dormir encore dans un repaire de sorcière.
A peine eut-il fait quelques pas à l'extérieur qu'il devina plus qu'il ne vit la silhouette de Gainas. Le mort leva la main droite pour saluer Wolfram. Ce dernier se prépara à combattre à
nouveau.
-
Je ne suis pas venu m'en prendre à toi, dit Gainas. Le sortilège de la sorcière a cessé, et je peux retourner me reposer.
-
J'en suis fort aise.
-
Mais avant, pour te remercier, je veux te montrer le chemin vers le village le plus proche.
Gainas conduisit Wolfram à travers la forêt et. très vite, le guerrier constata qu'il avait retrouvé un sentier. Une heure plus tard, ils atteignaient la lisière du bois. Alors Gainas se détourna
pour revenir vers sa tombe.
Wolfram tâcha de suivre le chemin vers le village qu'on lui avait indiqué. Ce faisant, il sifflotait.
FIN